De la place pour de nouvelles idées à Bienne

Victoire historique contre un projet autoroutier en Suisse: après de vives protestations et un large processus de dialogue,  l’axe ouest biennois ne sera pas réalisé. L’avenir demeure incertain. C’est à cela que Bienne pourrait ressembler: une ville sur le lac avec une zone centrale cohérente entre Bienne et Nidau.

En renonçant fin 2020 aux jonctions autoroutières prévues depuis les années 1960, l’Office fédéral des routes a (pour le moment) plié face à ce qui fut sans doute la plus forte contestation citoyenne contre un projet routier. Ce dernier a fait perdre à Bienne plusieurs décennies en matière d’urbanisme et de politique des transports. On s’en rend très bien compte en parcourant les principaux sites de la ville.

Une vue d’ensemble

Urs Scheuss est notre guide. Actif au sein du groupe régional ATE de Bienne, il siège au conseil communal de la ville avec les Vert·es. Le thème de la branche ouest était à son ordre du jour bien avant le réveil du mouvement citoyen – en fait depuis qu’il s’est installé à Bienne il y a presque 18 ans. Les dernières années ont été particulièrement intenses, avec d’innombrables actions. Il a fait partie du groupe central dans le processus de dialogue.

Il nous montre le rond-point qui relie le faubourg du Lac à la route de Neuchâtel, où était prévue la semi-jonction de la branche ouest. Le chantier aurait été installé tout près, sur le grand pré qui jouxte le gymnase. Il aurait fallu démolir plusieurs maisons entre la gare et la rue du Débarcadère. La jonction à ciel ouvert Bienne-Centre aurait été construite derrière la place Robert-Walser.

Division historique

À l’origine, la ville n’avait pas les pieds dans l’eau. Elle s’est approchée du lac ces dernières années, jusqu’à rejoindre Nidau. «L’autoroute aurait fortement entravé cette convergence naturelle», relève Urs Scheuss. Ce que confirme le rapport final du processus de dialogue: «Au niveau de l’ensemble de la région, la zone de développement entre train et lac devrait encore être renforcée en tant que quartier urbain. Bienne devient une ville au bord du lac.» Le constat souligne l’absurdité de vouloir finaliser un projet des années 1960 près de 80 ans plus tard.

De retour en ville, nous passons devant un terrain clôturé. Il y a des années, quelqu’un a commencé à construire ici. Après le sous-sol, le projet a été abandonné, probablement parce qu’il est devenu évident que le bâtiment prévu serait victime de l’autoroute dans quelques années. Aujourd’hui, les rats qui vivent ici ne sont pas une bonne carte de visite pour le quartier.

Aucun plan pour le moment

La réalisation de la branche ouest aurait impliqué la démolition de 74 maisons. Or, on y est presque, car personne n’a voulu investir dans la zone depuis vingt ans. De nombreux bâtiments sont en mauvais état, voire en ruines. Que vont devenir ces quartiers? «Bonne question. Personne n’a de plan pour le moment», répond Urs Scheuss.

Bienne vise les 20% de logements d’utilité publique. Cet objectif est à portée de main, puisque la ville a procédé à de nombreux achats stratégiques de terrains pour éviter des conflits avec des propriétaires, lors de la construction de la branche ouest.

Problèmes de circulation non résolus

Outre le fait qu’il a englouti des millions, le projet d’axe ouest a aussi bridé pendant des dizaines d’années la politique biennoise des transports. «On nous a toujours dit de patienter, que la ville allait faire quelque chose pour les déplacements à pied ou à vélo une fois le tronçon d’autoroute réalisé», se souvient Urs Scheuss. Si Bienne avait agi plus tôt pour développer la mobilité douce ou encourager les transports publics (TP) de manière ciblée, elle ne traînerait peut-être pas cette réputation de «tout-à-la-bagnole».

La circulation à l’ouest de la ville est majoritairement locale. Urs Scheuss évoque l’expérience de la branche est: «Lors de son ouverture, on s’attendait à ce qu’elle génère davantage de trafic en direction de Neuchâtel. Ça n’a pas été le cas. Autour de Bienne, la liaison nord-sud a plus d’importance.» Le moment est donc venu de s’attaquer à ces problèmes de trafic local: avec une bonne infrastructure cycliste et piétonne, mais également de meilleures liaisons en TP vers Nidau. Vu qu’il ne s’agit plus d’un enjeu national, Bienne et Nidau doivent trouver des solutions, financières aussi. L’impossibilité d’utiliser des fonds destinés à la branche ouest pour d’autres projets en ville n’a pas facilité la tâche des opposant·es.

La situation du quartier de Weidteile à Nidau a été un argument de poids pour les partisan·es. Il n’est actuellement pas possible de traverser l’autoroute – un raccordement à l’A5 – en surface. Avec la construction de la branche ouest, on a promis aux habitant·es un quartier presque sans voitures… au prix de liaisons autoroutières en pleine ville. Pour Urs Scheuss, déplacer les problèmes au lieu de les résoudre est typique de la politique des transports du siècle dernier. Les choses doivent changer.

Une recette qui fonctionne

Le succès de l’opposition à la branche ouest a quelque chose d’historique. Plus de mille personnes ont participé aux multiples promenades urbaines et la première manifestation en a mobilisé quatre fois plus. Comment y est-on parvenu? Selon Urs Scheuss, «il faut quitter sa propre « bulle », sinon, on reste entre soi. Le secret réside ici dans la diversité des gens qui se mobilisent et dans celle des formes d’action.» Les nombreuses implications personnelles ont aussi beaucoup aidé. Un aspect que les partisan·es ont sous-estimé.

Pour le processus de dialogue, il était clair que seul un objectif commun peut mener au succès. Il n’y avait pas de place pour insister sur une position extrême ou se perdre dans des détails secondaires.

Un avenir incertain

Après l’abandon de la branche ouest, l’avenir demeure incertain. La proposition alternative du comité «Axe ouest: pas comme ça!» est toujours d’actualité: un tunnel qui traverse la ville sans s’y connecter directement. Cette alternative a permis à la résistance de l’emporter finalement sur les autorités. Mais pour Urs Scheuss et l’ATE, ce n’est pas le scénario idéal. Reste à espérer qu’avec le temps, on se rende enfin compte que Bienne n’a tout simplement pas besoin d’une liaison autoroutière. Urs Scheuss préfère que l’on s’attaque d’abord au développement urbain. Les idées innovantes ne manquent pas: l’architecte biennois Benedikt Loderer a ainsi proposé de transformer le remblai de la voie ferrée en viaduc, afin d’en supprimer l’effet séparateur.

Par Nelly Jaggi, rédactrice Magazine ATE

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