Sous le capot, le langage

Chaque jour, dans d’innombrables domaines de notre vie, nous appuyons sur le champignon et partons sur les chapeaux de roue, au risque de finir dans le décor… du moins métaphoriquement. Des chercheurs suisses-allemands étudient la manière dont le langage influence notre perception.

La relation entre êtres humains et voiture repose sur des bases sociales, matérielles et émotionnelles. En témoigne la façon dont la conduite automobile s’est invitée dans notre langage. Ouvrons le journal: «Les activistes pour le climat passent à la vitesse supérieure», «Les jeunes cigognes se mettent en route», «Mais le joueur [de football] a prouvé […] qu’il en avait encore sous le capot». Ou bien: «Le MCG et l’UDC font le plein de signatures».

Ces phrases ont un point commun: elles comparent personnes, animaux ou partis politiques avec des automobilistes. Les métaphores nous mettent au volant dans d’innombrables facettes de notre existence, soulignant ainsi l’importance de la conduite automobile dans notre société. Elle imprègne la culture contemporaine, façonne nos pensées et nos sentiments.

Des heures de route

Les informations touristiques («à mi-chemin entre Viège et Zermatt, qui ne sont qu’à 20 minutes de voiture») et les annonces immobilières («les entrées autoroutières se trouvent à seulement 3 minutes de voiture») nous rappellent que nous nous percevons en tant qu’automobilistes. Nous comprenons spontanément ce à quoi correspond une minute de voiture, mais songeons-nous également à la quantité de carburant consommée, aux conséquences sur la santé et la nature?

Exprimer ainsi les temps de déplacement suppose aussi qu’aucun bouchon ne vienne perturber le trajet ou que l’on ne doive pas trop tourner pour se parquer dans une zone densément peuplée. En outre, cette mesure du temps est fondée sur une vitesse moyenne inconnue, ce qui la rend imprécise.

Une question d’endurance

Contrairement aux heures de voiture voire de vol, on s’exprime peu en «heures de marche» et encore moins en «heures de vélo». Si les heures de marche sont courantes en randonnée, elles suscitent l’effroi dans la vie de tous les jours. Cela trahit le peu d’habitude qu’il y a, dans notre culture, de se déplacer à pied plus de quelques minutes. La linguistique révèle notre dépendance aux sources d’énergie externes.

La durée des trajets se mesure rarement en heures de train ou de bus, plus judicieux d’un point de vue écologique. Néanmoins, notre langue est loin de bouder les métaphores ferroviaires, comme lorsque nous mettons des projets sur les rails ou que la dégradation d’une situation nous fait tirer le signal d’alarme, si ce n’est le frein d’urgence. Et nous parlons volontiers d’aiguillages quand il est question de choix ou de flux.

La norme techno-véhiculaire

L’automobile et le chemin de fer incarnent aussi le progrès, la liberté et le confort. Imprégnant toute une époque, ces symboles collectifs vont jusqu’à définir la norme. Sans jouer sur les mots, l’essence de cette normalité tient au fait que, dans notre train-train quotidien, nous ne la remettons généralement pas en question et n’avons jamais besoin de la justifier.

«Faire le plein d’énergie»: le jargon lié à la voiture est partout dans les métaphores de notre quotidien.

Cette norme techno-véhiculaire se traduit par des tournures de phrases métaphoriques, où l’on comparera une défaillance ou un imprévu à une anormalité qui peut survenir dans un trajet. Prenons le mot «panne»: il s’agit ordinairement du dysfonctionnement soudain d’un véhicule en mouvement. Or, nous pouvons nous retrouver en panne d’inspiration, de cigarettes ou de fonctions physiologiques intimes. La métaphore de la panne nous met au volant d’un véhicule imaginaire pour exercer des activités comme le travail, la cuisine ou certains transports sensuels.

Automobile sans auto

Le terme «automobile» – du grec «autos» qui signifie «soi-même» et du latin «mobilis» pour «mobile» – a d’abord été créé pour désigner un véhicule qui n’est pas tiré par des chevaux. De quoi nous faire accroire que les voitures se déplacent toutes seules, alors que la véritable «automobilité» consiste à se mouvoir par sa propre force physique, à pied ou à vélo.

On remet aujourd’hui de plus en plus souvent en question la valeur culturelle de la voiture. Si on admet que cette dernière nuit à l’environnement, la métaphore automobile reste insensible aux questions de consommation des ressources. Quand on met les gaz ou quand on passe la vitesse supérieure, on s’imagine avant tout au volant. La voiture apparaît alors comme un outil de réalisation de soi et non comme une cause de bruit, de pollution et d’accidents.

Mieux vaut pédaler

Quelles conclusions en tirer? Lorsque l’on défend des intérêts «verts» et annonce vouloir «passer la vitesse supérieure pour protéger le climat», on exprime – sans doute bien involontairement – des valeurs contradictoires. Il peut être judicieux de reconsidérer la métaphore et d’y renoncer. Le mieux serait de se mettre en selle ou de pédaler – des métaphores garanties «sans énergie fossile». Elles permettent de voir plus loin que le bout de son nez et de faire un pas dans la bonne direction.

Par Hugo Caviola et Martin Reisigl

Dans leur travail de recherche, Hugo Caviola et Martin Reisigl décortiquent les métaphores. Le texte ci-dessus est librement traduit de l’article «Der Mensch als Automobilist», disponible en allemand sur sprachkompass.ch.

Sprachkompass est un projet du Centre suisse de compétence pour le développement durable de l’Université de Berne. La plateforme s’intéresse à la façon dont le langage influence notre perception du paysage, de la mobilité et de l’alimentation, et à comment il guide nos pensées et nos actions.

Colloque à Berne: «Verkehrssprache − verkehrte Sprache? Wie der Sprachgebrauch unsere Mobilität mitprägt»:  diktum.ch/tagung-sprachkompass/

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